
Aïcha, la quarantaine, est née à Dakhet Nouadhibou en Mauritanie. Son père travaille dans les mines de fer et sa mère élève leurs huit enfants. Son enfance est marquée par la terreur des sirènes qui annoncent les accidents à la mine. La famille du père est restée au village à la frontière du Sénégal : les aïeules font pression pour que tous viennent y vivre selon les traditions.
Aïcha prévient : « Mon enfance est douloureuse à raconter. Dès l’âge de trois ans, j’ai subi plusieurs mutilations génitales qui me font encore souffrir au quotidien. A quinze ans, j’ai été mariée de force à un ami de mon grand-oncle, un homme de cinquante ans qui avait deux femmes et de grands enfants. Il me frappait et me violait. On soignait mes hémorragies avec de la bouse de vache et des herbes. On me disait que c’était impoli de crier, même sous les coups ». Quand je lui demande si elle veut que j’écrive cela, Aïcha me confirme que oui, elle veut témoigner.
Fuir pour rester en vie
De retour en ville à chaque période scolaire, tous ignorent ce qu’Aïcha subit au village. « Pourtant j’étais devenue invisible derrière mes grands foulards, mon corps ressemblait à un squelette vivant ». Elle reprend ses études, comme le veut son père, et obtient un BTS de commerce. En compensation, elle doit passer ses vacances au village. Son mari meurt au bout de quatre ans, mais très vite le village la harcèle pour la marier à nouveau. « Ma mère s’opposait à ce que j’aille aux fêtes car c’était trop risqué ».
Une partie de la famille maternelle a été déportée au Sénégal lors des conflits de 1989 : Aïcha y rejoint sa grand-mère malade. Elle rencontre un Sénégalais, discret et éduqué, avec qui elle se marie et a un fils, Mustafa. Mais la famille de son mari la rejette pour une question d’appartenance ethnique.
De retour en Mauritanie, elle apprend qu’on prépare son mariage avec un cousin qu’elle décrit comme violent, arrogant et criminel. Terrifiée, Aïcha organise sa fuite dans le plus grand secret : elle prétexte des dépôts de CV à Nouakchott. Une cousine, elle aussi mariée de force, mais qui a pu se réfugier au Canada l’aide financièrement. Fin 2021, elle laisse son fils hospitalisé à ses parents et rejoint Madrid, puis Paris. Un médecin constate son épuisement extrême ; elle perd du sang depuis des années. Peu à peu elle comprendra aussi qu’elle souffre d’anorexie mentale depuis ses quinze ans.
Les mains tendues qui sauvent
Aïcha trouve une aide précieuse à la Maison des Femmes à Saint-Denis, et auprès de l’association Orchidées rouges. Elle participe à des groupes de parole, est suivie par psychologues et gynécologues. Mais le parcours reste compliqué : elle fait confiance à une assistante sociale « car elle est voilée », mais celle-ci ne fera que ralentir son parcours. Logée dans un foyer, elle n’arrive pas à trouver le repos. Liée par la procédure Dublin car arrivée en Europe par l’Espagne, elle doit pointer chaque semaine à la préfecture de Bobigny.
A la Cimade, Aïcha rencontre Marie-Pascale à qui elle confie un cahier de 24 pages témoignant de son parcours. « Mais la lettre pour l’OFPRA doit faire au maximum une page et demie ! Alors elle a tout résumé pour moi et envoyé mon dossier. Quand on m’a convoquée, j’ai répondu aux questions durant trois heures, en tremblant et en pleurant. J’ai eu mon titre de séjour très vite après, en 2022. On m’a guidée vers Tandem où j’ai rencontré Catherine. Pendant deux ans, celle-ci m’a aidée inlassablement, a envoyé mon CV et des lettres recommandées partout, à la Préfecture, au défenseur des droits, à l’avocat. J’ai eu un contrat d’insertion comme conseillère de vente, et travaillé dans une boutique de seconde main. Laura m’a trouvé un studio et mon fils Mustafa a pu me rejoindre en 2025 ».
Son mari sénégalais l’a aussi retrouvée, et ils ont eu un 2e enfant. Rien n’est simple entre l’aîné qui est harcelé à l’école et l’adaptation compliquée en crèche du petit. Mustafa, élevé par ses grands-parents, a longtemps refusé de reconnaître son vrai père. Aïcha vit dans son studio de 22 m² avec ses deux enfants, ils dorment tous les trois dans le même lit. Elle cherche plus grand mais son dossier de location n’est pas solide.
Se reconstruire peu à peu
Aïcha a retrouvé du courage : « Avec le temps j’ai appris à parler sans pleurer ni trembler. Je mange un peu avec mes enfants et mon mari qui nous rejoint les week-ends depuis son foyer ; j’aime cuisiner pour eux ». Elle souhaite commencer une formation petite enfance. Reconnue comme travailleuse handicapée étant donné sa faiblesse, elle travaillera à temps partiel. L’accompagnement par Tandem est terminé, mais Catherine qu’elle aime comme une grand-mère lui garde une attention amicale.
Aïcha veut voir les points positifs : Mustafa dévore les livres qu’ils vont chercher à la médiathèque et une association lui apporte un soutien scolaire efficace.
Nous nous quittons sur ces paroles d’espoir : « Ma foi me soutient, je prie chaque matin. Je tiens bon pour mes enfants. Je voudrais écrire mon histoire car je sais que cela me délivrera en partie de mes démons. Pour l’instant, j’ai trop peur que Mustafa ne trouve mes carnets et apprenne ce que j’ai vécu. Pourtant, il faudra bien que j’écrive mon histoire un jour ».
Témoignage recueilli par Anne-Marie

