
Interviewer Anne-Marie, c’est jouer à l’arroseur arrosé…C’est elle, en effet, qui nous donne à lire dans chaque numéro de la lettre de Tandem les interviews de réfugiés. À son tour de se faire connaître !
Dès le premier abord, ce qui frappe chez elle, c’est sa manière très douce de parler et, en même temps, la force tranquille qui émane de sa personne. Quelque chose qui lui viendrait de l’enfance.
Originaire d’un village de la Brie, elle a passé beaucoup de temps dans les fermes familiales dont celle de son grand-père qui était producteur de fromage de Coulommiers. Après son internat en biologie médicale, elle parcourt la France pour son travail, avant de se poser dans la capitale quand elle rencontre son Parisien de mari. Après une formation d’architecture d’intérieur, elle travaille avec lui à la rénovation d’appartements. Depuis 35 ans. « Les hommes qui travaillent avec nous en rénovation viennent tous de pays étrangers, ils ont été des migrants ou des réfugiés, je connais leurs parcours, leurs familles. »
Parallèlement, elle mène des activités associatives, écrit pour la Lettre de Saint-Germain-des-Prés (SGP), un journal paroissial, et un jour, interviewe Blandine qui était alors bénévole à la Cimade et réfléchissait à la création de Tandem. Il y a dix ans, celle-ci lui propose de rencontrer des personnes réfugiées et de restituer leur témoignage. Elle accepte. « J’aime rencontrer les gens. Je m’intéresse à la géopolitique, à l’action des associations qui œuvrent en Méditerranée. Je circule beaucoup en périphérie de Paris, et je vois les campements, les foyers, j’ai conscience des situations les plus précaires. »
Une approche sensible : souplesse…
Au préalable à tout entretien, elle demande aux responsables de Tandem quelques informations sur la personne qu’elle va rencontrer : pays d’origine, âge, date d’arrivée en France, pour voir s’il y a un possible lien avec l’actualité.
« Convenir d’un rendez-vous n’est pas simple car la vie des réfugiés est bien remplie entre formations, longs trajets, travail, enfants, horaires décalés, etc. Je m’adapte en fonction de leurs disponibilités : rencontre chez eux ou chez moi, dans un jardin public, dans un café. Quand je vais à leur domicile, j’apporte un petit présent, on m’offre souvent un thé ou un café. On peut commencer en parlant de leur logement, du voisinage. Je leur demande s’ils étaient de la ville ou de la campagne, ce que faisaient leurs parents, s’ils ont des frères et sœurs, s’ils sont allés longtemps ou pas à l’école. Le contact avec les femmes est généralement plus simple et spontané, il arrive qu’on rie en parlant de nos expériences avec les enfants ou autres. Les hommes sont souvent plus sur la réserve, surtout quand ils sont de culture musulmane : certains n’ont appris qu’en France à serrer la main d’une femme inconnue. »
… et vigilance
« La tension devient palpable quand ils évoquent la cause de leur départ, alors je reste vigilante : il m’importe de ne pas réveiller de traumatisme. Je procède doucement et si je sens une souffrance, je dévie vers une autre question. Parfois en fin de rencontre, quand la confiance est bien établie, ils évoquent d’eux-mêmes les moments les plus douloureux de leur parcours. Je suis très claire : ils seront les premiers à lire mon article et ils pourront corriger tout ce qu’ils souhaitent, demander de changer leur nom, de supprimer tel épisode, de faire une photo de dos. Certains craignent d’être retrouvés par ceux qu’ils ont fuis, ils évitent de côtoyer des gens de leur ethnie ou de leur pays. Il est hors de question de les mettre en danger. Beaucoup de femmes ont fui à cause de mariages forcés, de violences physiques dès l’enfance, de viols : même si elles en parlent, ça n’apparaîtra pas dans mon article. »
Une rencontre inoubliable
« Alors qu’on ne se connaît pas, ils vont me livrer une partie de leur intimité, de leurs souffrances, de leurs espoirs. Souvent l’entretien dure plus longtemps que prévu, car l’échange est devenu chaleureux et qu’on veut l’un.e et l’autre le prolonger. Il arrive qu’on garde le contact après l’interview. Je suis toujours heureuse de les retrouver à un café ou un pique-nique Tandem, de les voir réussir une formation ou trouver un travail mieux rémunéré, avoir pu faire venir leur famille, de voir les enfants grandir, pour certains obtenir un diplôme, un logement pérenne, et même obtenir la nationalité française. Ces rencontres m’ont éveillée à la réalité de l’intégration des réfugiés et convaincue que l’on se crée beaucoup de barrières, que les rapports peuvent être bien plus faciles qu’on ne l’imagine. »
Propos recueillis par Marie-Claude

