
« Ça veut dire quoi Liberté pour vous ? » Catherine a écrit en gros le mot Liberté sur le tableau et garde son feutre suspendu en l’air*. Aminata, toujours la première à s’exprimer, se lance : « C’est pouvoir sortir de chez moi sans avoir peur d’être arrêtée. » Selim ose s’exprimer à son tour : « C’est exister ! » Les mots fusent que Catherine retranscrit autour de Liberté, sans commentaire : « Entreprendre ! », « Parler ! » En fin de séance, après que chacun a pu exprimer ce que la liberté et ses limites représentent pour lui, une petite voix ajoutera : « C’est pouvoir vivre son homosexualité sans crainte. »
Ils sont une quinzaine dans cette salle de Saint-Germain-des-Prés, sept réfugiés et leurs coachs, avec Bénédicte de Tandem et Catherine Lecomte, consultante externe, qui animent les séances. Lancé en 2024 pour des réfugiés ayant acquis un niveau B1-B2 en français et une certaine stabilité professionnelle, le Programme Citoyenneté et Culture Française se propose de les accompagner dans leur recherche d’intégration, et éventuellement de naturalisation française, ce qui se révèle de plus en plus comme un parcours du combattant. Ce sont surtout l’examen civique et l’entretien avec l’agent administratif de la préfecture qui inquiètent les postulants. Ce dernier doit repérer si le candidat est prêt à s’intégrer en France, ses connaissances de la culture française, des valeurs républicaines, comment il les a faites siennes, et ses motivations.
« Pourquoi j’ai suivi le programme ? L’important pour moi, répond Kadiatou, c’est de connaître les valeurs et l’histoire du pays qui m’a tout donné. Je veux le comprendre en profondeur pour mieux m’intégrer. »
Tandem a pris le parti de faire appel à l’intelligence collective plutôt qu’au bachotage pour échanger avec les participants sur ce qui fait l’essence de la République française. En s’appuyant sur les principes exposés par le Livret du Citoyen1 : Qu’est-ce que la citoyenneté ? Que représentent les symboles de la République ? Comment la France est-elle arrivée à la Ve République ? Autant de sujets qui sont discutés en s’amusant.
Le parcours
Une première séance d’ouverture collective permet de faire connaissance avec l’équipe, les coachs et le programme. Catherine a toute une batterie d’outils ludiques pour permettre aux plus stressés de se détendre, tout en étant productifs. Interrogés, les participants ont reconnu avoir appris beaucoup de choses et avoir beaucoup ri.
Durant la seconde séance sont abordées les deux premières valeurs de la République : Liberté, Fraternité. Ce qui entraîne discussions et étonnements : « Chez moi, la liberté, on en est loin, commente Aminata. On est tous frères ou sœurs, mais on n’hésite pas à tuer une fille si elle aime le mauvais garçon. »
À partir de la troisième séance, on aborde l’histoire de France, les principes de la République étant une conquête de longue haleine, fruits des révolutions successives dont il convient de comprendre les raisons et les conséquences. Avec leurs coachs, les participants vont alors commencer à élaborer une fresque historique virtuelle qui s’étendra de 1914 à nos jours : que s’est-il passé en France durant cette période, dans le reste du monde et dans chacun de leurs pays ? Une façon inclusive d’apprendre l’Histoire.
C’est durant la quatrième séance que sont abordées les valeurs d’Égalité et de Laïcité. Pour Kadiatou, c’est cette dernière la plus importante. Dans son pays, le Mali, comme dans beaucoup d’autres, la tolérance religieuse n’est même pas envisageable, et la pratique de la religion est souvent une hypocrisie.
Pour les deux dernières séances, l’équipe sort. L’exploration des institutions va l’amener à l’Assemblée nationale, grâce à la députée Céline Hervieu qui leur fait découvrir les arcanes du palais Bourbon. Un souvenir mémorable pour tous.
Quant à la géographie, elle a été abordée avec la visite de France Miniature, un bon moyen de découvrir les différentes régions du pays et leurs principaux monuments.
Six mois après la fin du parcours en mai 2025, tous les participants ne se sentent pas encore prêts à déposer une demande de naturalisation, et plusieurs ressentent le besoin de poursuivre leur réflexion, seuls ou avec leur coach, car les concepts sont complexes. En revanche, tous sont pleinement conscients de la chance qu’ils ont eue de pouvoir intégrer le programme.
Emmanuelle
1 Remis à tout candidat à la naturalisation française.
* Les propos restitués dans cet article ont été échangés lors des réunions de travail du groupe du programme Citoyenneté et Culture française. Les noms des participants ont été modifiés.

