A 48 ans, refaire sa vie en France, un défi !

Nous nous retrouvons dans un square. A mon « comment allez-vous ? », celui que je nommerai Mamadou répond chaleureusement : « chez Tandem, on se tutoie ! ». A quelques mètres se déclenche une très vive altercation. Mamadou se crispe, visiblement troublé, lui qui a fui la violence.

 

Mamadou est un africain « qui a réussi ». Titulaire d’un master en éco-gestion dans son pays, il a gravi les échelons d’une entreprise internationale en agroalimentaire. De vendeur, il est devenu Responsable de secteur puis Chef de région et enfin Directeur Général de son entreprise en Sierra Leone. Enfin, il devient Chef du département auditeur-commercial pour toute une partie de l’Afrique. Il a une belle maison, du personnel et, avec son épouse ils élèvent leurs deux enfants qui vont à l’école française.

 

C’est alors que son entreprise lui propose de développer un commerce pour vendre du café chaud dans les quartiers de la capitale. Cette activité lui laissera plus de temps pour profiter de sa famille. Il signe !

 

Une trop belle réussite

 

En homme d’affaires avisé, Mamadou monte son entreprise et embauche rapidement une centaine de personnes. Anciens cireurs de chaussures, plongeurs qui se déplacent à présent à pied ou en en pousse-pousse avec parasol pour proposer du café chaud dans les rues de la ville immense. Mamadou loue des locaux, achète des motos et des pickups, recrute un adjoint, une caissière, des commerciaux…En trois ans, ses vendeurs de café développent avec succès un vrai business.

 

Mais le pays est miné par les luttes entre ethnies, on manque de tout, les intellectuels ont fui, la violence est partout. Et la réussite de Mamadou dérange. Un jour, alors qu’il est en ville, il est appelé de son bureau par son adjoint : la police est là à la recherche d’armes. Pour avoir donné du travail aux plus pauvres, il est accusé de financer l’opposition au pouvoir, de vouloir renverser le gouvernement. Les ordinateurs, les téléphones et tous les documents administratifs sont saisis, son adjoint et sa caissière emmenés.

 

Mamadou n’a plus qu’à se terrer pour éviter d’être emprisonné ou tué. Il reste caché « comme un rat » de nombreux mois, en ville et à la campagne. Il veut fuir le pays, mais il est recherché et l’épidémie d’Ebola dans les pays frontaliers multiplie la présence policière, l’empêchant de franchir les frontières terrestres pour aller dans les pays voisins. En janvier 2017, grâce à des protections, il obtient enfin des faux papiers et arrive en France en avion,

 

Reprendre pied avec Tandem

 

Mamadou loge d’abord à l’hôtel à ses frais, puis chez un ami qui vit en France depuis 5 ans puis à nouveau à l’hôtel. France Terre d’Asile l’aide dans sa procédure et, en octobre 2017, il obtient le statut de réfugié.

 

Par les hasards de la vie, il rencontre Aissétou, une mauritanienne de Tandem qui lui présente l’association. Il en devient vite membre et y rencontre des français qui vont tenter de l’aider et de lui changer les idées.

 

Avec son accompagnatrice, il cherche un emploi mais son expérience et son diplôme sont mal valorisés en France. Tandem contacte son ancienne entreprise, sans succès ! Il pense au poste de chef d’escale en aéroport, mais la formation coûte trop cher. Pôle emploi lui propose des formations sans qu’il puisse finalement y participer. Est-ce son âge ou sa surqualification qui fait peur aux sélectionneurs ? On ne le saura pas ! Il a besoin d’un logement, mais sans salaire, c’est compliqué. Comment donc, à près de 50 ans, refaire sa vie à Paris ?

 

Il ne manque portant pas de courage. En septembre 2018, grâce à une association partenaire, Tandem lui trouve une petite chambre sous les toits, dans le centre de Paris.

En Octobre 2018, Mamadou a commencé une formation pour travailler dans la grande distribution. « Les cours sont les mêmes que ceux que j’ai suivis en Afrique, je n’apprends pas grand chose » me dit-il. Il semble pourtant que ce soit le chemin du retour à l’emploi. Son accompagnatrice Tandem a trouvé pour lui un lieu de stage dans une grande surface, pour un poste polyvalent, gestion de stock, accueil, rayons, réserves.

 

 

Mamadou dit sa reconnaissance envers Tandem : « Blandine et les siens ? C’est comme si j’étais né dans cette famille ». Brigitte sa marraine le soutient et l’invite au cinéma, Marie-Laure lui a trouvé un rendez-vous pour des soins dentaires gratuits, il n’avait évidemment pas les 900 € nécessaires pour des soins indispensables !

 

Et Dieu dans tout ça ?

 

Mamadou est un musulman fidèle et néanmoins modéré. Enfant, il a étudié le Coran à l’école arabe le soir, après l’école française. Il dit que cela lui a ouvert l’esprit.

« En Afrique je priais régulièrement. J’ai toujours respecté les cinq piliers de l’Islam, je ne ratais jamais la prière du vendredi ». Arrivé en France, son premier mois du Ramadan est compliqué par son diabète : « En Afrique, on jeûne pendant 30 jours de 5 heures du matin à 18 heures. En France, c’est de 5 heures à 22 heures, j’ai beaucoup souffert. Dieu sait bien que je ne suis pas un rebelle !

Et je dois rester prudent, j’ai peur des attroupements car je suis toujours recherché. Alors pratiquer ma religion hors de chez moi représenterait trop de risques et trop de peurs ravivées ».

 

 

Travailler pour envisager l’avenir

 

Mamadou se sent enfin libre, Il est chez lui et s’organise.

Tout n’est pourtant pas facile, des réactions racistes dans les transports en commun le blessent, lui si respectueux. L’important c’est que l’avenir prenne forme : faire ses preuves, trouver un emploi à la suite du stage, montrer ses capacités et gravir des échelons, et bientôt, il l’espère, faire venir sa femme et ses enfants. La route n’est pas finie !

 

Interview réalisé par Anne-Marie

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